Lettre du Cheikh Ahmed el-Bekkây pour la défense de Barth

– INTRODUCTION
Le célèbre explorateur allemand Heinrich BARTH arriva à Tombouctou le 7 septembre 1853.
La ville était alors sous l’autorité des Peul du Macina. Leur chef – ou « amirou » (de l’arabe : émir) – y était représenté par un cadi et par un percepteur chargé de recevoir le tribut de vassalité.
Cet amirou était, depuis 1852, AHMADOU III, appelé aussi HAMADOU-HAMADOU. Il résidait dans sa capitale, Hamda-llahi (en arabe : « louange de Dieu »), qui avait été fondée par son grand-père, SÉKOU-HAMADOU, en 1815. La ville était située sur la rive droite du Bani, au pied des montagnes du Pignari, entre Kouna et Sofara.
BARTH fut accueilli très cordialement à Tombouctou par le Cheikh AHMED EL-BEKKÂY. C’était le fils du Cheikh SIDI MOHAMMED et le petit-fils de SIDI-LMOKHTÂR EL-KEBîR. Par cette ascendance, il réunissait un double pouvoir spirituel et temporel : depuis 1847, il était grand-maître de la confrérie des Qâdriyya Sahariens et chef politique des Maures Kounta de Tombouctou.
Il prit le voyageur allemand sous sa protection, continuant ainsi la tradition de tolérance religieuse inaugurée par son père.
Cheikh Sidi MOHAMMED, en effet, avait donné, pendant plus de six mois, l’hospitalité au major GORDON LAING, dans son campement de l’Azaouad ; et l’anglais avait noué avec son hôte de vrais liens d’amitié que, seule, la mort du Cheikh, en mai 1826, devait rompre.
Des liens semblables unirent BARTH avec AHMED EL-BEKKAY. Celui-ci avait alors 46 ans et son hôte 32.
Le lendemain même de l’entrée de BARTH à Tombouctou, – le 8 septembre 1853 – le propre neveu de BEKKAY, HAMMADI, écrivit à Hamdallahi, pour exciter contre le chrétien le fanatisme des Foulbé. Le jeune homme était le chef de l’opposition Kounta contre son oncle, auquel il n’avait jamais pardonné de l’avoir évincé du pouvoir. AHMADOU donna l’ordre de chasser de la ville cet étranger qui y était venu sans le prévenir.
C’est en réponse à cet ordre d’Ahmadou et à la lettre justificative qu’il lui avait adressée à ce sujet que BEKKÂY écrivit les pages que nous nous sommes efforcés de traduire et qui, par conséquent, peuvent être datées du mois de septembre 1853.
Le Cheikh KOUNTI eut fort à faire pour défendre son hôte contre les menaces de l’amirou du Macina et les entreprises de HAMMADI qui, plusieurs fois, tenta de le faire assassiner. Pour permettre à BARTH de séjourner sept à huit mois à Tombouctou, BEKKÂY dut souvent lui donner asile dans son campement.
Enfin, quand son ami partit, le Cheikh l’accompagna sur plus de cinq cents kilomètres, jusqu’au delà de Gao, et lui remit un sauf-conduit très chaleureux.
Le caractère de BEKKÂY se dessine nettement dans sa lettre : esprit ouvert, curieux, intelligent, critique, ironique et, par dessus tout, tolérant. C’est ainsi qu’à l’émir peul de Saréyamou (qui regrettait d’avoir reçu la bénédiction du chérif qu’il avait cru voir en BARTH) il écrivit « qu’il n’en devait pas moins être content de ce qu’un homme aussi mauvais qu’un chrétien eût pu lui procurer, non seulement de la pluie, mais encore une bonne réception de la part de son maître ». (Paul MARTY, Études sur l’islam et les tribus du Soudan, Paris, Leroux, 1920, t.I, p. 87).
Son ironie s’exerçait surtout aux dépens de l’amirou de Hamda-llahi. Un jour, il commença « un petit poème, remplaçant l’ordinaire invocation à Dieu contre les artifices du Satan par ces termes :
« O mon Dieu, je me réfugie auprès de toi pour éviter la vengeance de Hamadou ben Cheikhou Hamadou, de ses ministres et de ses gens, car ils sont, parmi tous les hommes, les plus méchants et les plus cruels ».
Et, dans le sauf-conduit délivré à BARTH, il disait :
« L’émir du Macina, le Foulani, m’a parlé de cet Anglais avec autant d’ignorance que d’inhumanité, élevant à son sujet des prétentions aussi absurdes que ridicules. De même que ses conseillers ignares et sans religion, il voulut invoquer certains versets du Livre de Dieu, mais ils se confondirent réciproquement par l’étalage de leur ignorance du Coran et de la Sunna ». (P. MARTY, loc. cit., p. 90).
Dans la lettre qui fait l’objet de cette étude, BEKKÂY raille les présomptueux ‘ulémâ de Hamda-llahi dans des termes à peu près identiques.
On y voit aussi l’admiration que son hôte avait sûr lui inspirer pour les Anglais, dont il était l’envoyé. Il eut certainement l’intention d’appuyer sur eux sa politique. Il adressa même, par BARTH, des lettres au gouvernement britannique, qui lui répondit, par le canal du Premier Lord CLARENDON, le 15 avril 1857. (P. MARTY, loc. cit., pp. 88-89).
Plus tard, à la nouvelle de la prise de Ségou par ELHADJ ‘OMAR, BEKKÂY « qui avait entendu parler de la reine Victoria par Barth et la considérait comme le plus puissant des souverains de l’Europe, lui expédia des ambassadeurs, par la voie du Sahara, afin de solliciter son concours contre les Toucouleurs ». (Maurice DELAFOSSE, Haut-Sénégal-Niger, Paris, Larousse, 1912, t. II, p. 317).
Les deux irréconciliables rivaux, AHMADOU et BEKKÂ Y succombèrent au cours de leur lutte divisée contre leur commun envahisseur, doublement haï, comme toucouleur et comme champion des tîdjâniyya : EL-HADJ OMAR. C’est lui qui fit mettre à mort AHMADOU, après avoir pris sa capitale, en 1862. Quant à BEKKÂy, il fut tué dans un combat en février 1865. BARTH mourut la même année.
En 1895, le Colonel de TRENTINIAN fit élever un tombeau – à Sarédina, au bord du Niger – au Cheikh AHMED EL-BEKKÂY, pour reconnaître les services qu’il avait rendus à la civilisation.

Texte de la lettre de Cheikh Ahmad Al-Bekkay
2. – TRADUCTION
Au nom de Dieu.
Louange à Dieu !
Prière et paix sur N. S. l’envoyé de Dieu !
Ceci est la réponse du Cheikh Sidi l-Bekkây el-Kounti : Louange à Dieu, Roi très-saint et pacifique, qui envoya les prophètes et les messagers de la religion de l’islam et qui fit descendre la Bible, l’évangile et le Coran avec les lois divines, avant ,la création de ceux qui les connaissent – et nul ne les connaît d’entre les fils de Sem et de Cham.
Prière et paix sur le Prophète Mohammed, Maître des hommes, dont la Sunna est toujours debout, intacte et solide, Science par excellence et Bien précieux entre tous, – en dépit des méchants, injustes ennemis du Prophète et de son œuvre, de Lui, qui a dit :
« Quiconque tue son allié ne sentira pas le parfum du Paradis ; et cette odeur persiste au bout de cinq cents ans ».
Salut et meilleures salutations, avec le plus de respect possible, de la part du serviteur de son Dieu, Ahmed el-Bekkây ben Sidi-Mohammed ben Cheikh Sidi-l-Mokhtâr ben Ahmed au Cheikh Ahmadou.
J’ai bien reçu ta lettre : le sujet en est étonnant. Aucune porte ne s’ouvre, aucun voile ne se découvre, pour en lever le doute et permettre d’y répondre… à moins que le silence ne soit préférable ? Mais, assez de reproches : la parole a vaincu le silence.
Sache que je t’ai écrit deux lettres ; chaque fois, les miens trouvèrent que ma rédaction ne convenait, ni pour toi, ni pour eux. Je renonçai alors. « Mais », me dirent-ils, « il faut absolument écrire, il faut répondre ».
« Dans ce cas », répondis-je, « exprimez-vous, parlez, et c’est moi qui transcrirai vos paroles ». De sorte qu’il n’y a rien de moi, dans ma première lettre, que les deux dernières lignes, encore que, d’un bout à l’autre, la forme en soit correcte et le style éloquent.
Sache aussi que je ne pensais pas qu’un homme comme toi pût ignorer les règles auxquelles sont soumis le djihâd, celui qui le fait et celui qui le subit, ni qu’il pût échapper à un musulman – ou même à un infidèle qu’il n’est pas permis d’être injuste envers un infidèle quel qu’il soit, guerrier ou non, qui a pénétré en terre d’islam avec un sauf-conduit (amân) donné par des musulmans.
S’ils ignorent cette interdiction, ou si, toi, tu l’ignores, elle n’en est pas moins bien connue des juristes d’âge mûr et des chefs de ton entourage. Et si eux-mêmes n’en savent rien, si les juristes de ton pays l’ignorent (c’est pourtant, un pays musulman, qu’il faut dix jours de marche pour parcourir), et bien alors, tant pis : « nous appartenons à Dieu, et c’est à Lui que nous retournerons… ».
En tout cas, ce chrétien, lui, n’ignore pas le Droit de djihâd. Peut-être est-ce pour cela qu’il a voyagé en terre d’islam comme un étranger isolé, se fiant à la fidélité des musulmans, aux prescriptions de leur Dieu, à leur Livre et à la Sunna de leur Prophète.
Depuis dix ans qu’il parcourt les pays musulmans, il a bien vu qu’il n’avait à redouter que les Touareg ignorants, qui ont abandonné les règles de l’islam, ou les païens du Soudan, qui sont en dehors de d’islam.
Il ne vous craint, ni vous, ni les vôtres ; il n’y pense même pas. Car vous êtes de ceux qui prétendent connaître les règles du Droit ; et les musulmans n’inquiètent, ni un « dimmi » [2], ni un chrétien autorisé à circuler sur leur territoire et entretenant de bonnes relations avec eux. Au contraire, sa personne et ses biens sont en sécurité.
Telle était la pensée de ce chrétien et telle était la nôtre ; c’est là ce que nous savions et aussi ce qu’il savait lui-même.
Mais voici ce que tu m’écris : .
« J’ai appris qu’était arrivé à Tombouctou [3], notre ville, un chrétien, un infidèle, sans autorisation ni permission et entièrement à mon insu. J’écrivis aussitôt à mon représentant de s’emparer de sa personne et de ses biens, de l’emprisonner et de me l’envoyer. C’est ensuite que j’appris que tu le tenais pour un dimmi ».
Et tu me demandes : « Qu’ai-je fait, là-dedans, de désavouable ? ».
Voici ma réponse :
O l’amirou ! Cet homme, tu l’as dit, est venu à Tombouctou sans permission ni autorisation. Mais cela ne te donne pas le droit de prendre ses biens et de l’incarcérer. Je te désapprouve d’avoir donné l’ordre de l’arrêter et de vouloir t’approprier ce qui lui appartient.
Tu as commis un péché (harâm) et, quant à lui, il a été victime d’une injustice. N’est-il pas arrivé sous la protection des musulmans’ ? Toutes les tribus des chrétiens sont aujourd’hui en bon accord et en paix ; seuls, les Russes [4], nous a-t-on dit, sont en guerre, cette année, avec le Sultan Abd-ul-Madjîd [5]. Et, en tout cas, ce n’est pas à toi de décréter l’état de djihâd : tu n’es tout de même pas l’imâm des musulmans ! [6]. Actuellement, l’imam des musulmans, c’est : soit Moulay Abd-er-Rahman, soit le sultan Abd-ul-Madjid. En droit, ce devrait être Moulây Abd-er-Rahmân mais, en fait, Abd-ul-Madjîd est le plus grand et le plus puissant des deux [7]. Quant à toi, tu n’es, pendant cinq jours de marche, de Hamda-llahi à Tombouctou, qu’un simple « amirou » des cases du bout du Soudan occidental, en même temps que l’imam d’une fraction des musulmans de ce pays.
Tu n’as donc pas le droit de rompre, avec les chrétiens, cet engagement et cette paix que leur ont consentis les deux sultans, dont l’un est l’imam, à l’exclusion de l’autre et… de toi-même.
D’autre part, je n’ai jamais dit que cet Anglais fût un « dimmi » ; je n’ai jamais dit cela, et, si je l’ai écrit, eh bien, c’est un lapsus. Car les Anglais ne sont pas des « dimmi ». Ils sont seulement en paix et en alliance avec nous depuis longtemps : depuis cinq cents ans et plus, au dire de cet Anglais [8].
Par ailleurs, tu m’écris encore :
« je ne sais absolument pas s’il est venu du pays du sultan ; et puis, qui peut me le dire’ ? En tout cas, moi, je n’en sais rien, etc… ».
Voici ce que je te réponds :
Non, tu n’en sais pas plus que moi. Je ne suis pas venu avec cet Anglais, ni toi non plus ; nous ne l’avons, ni l’un ni l’autre, accompagné dans ses voyages et déplacements. Cependant, j’ai su entendre, comprendre et apprendre [9]. _ Tandis que toi, tu as entendu comme moi, mais tu n’as pas compris comme moi. Moi, j’ai cru ce qu’on m’a dit, mais toi, tu n’as rien voulu croire. Si nous ne devons croire et savoir que ce que nous avons vu, alors, je ne crois pas que tu sois « amirou » à Hamdallahi, et toi, tu ne crois pas que j ‘habite Tombouctou.
D’ailleurs, je n’ai pas dit que tu étais au courant ; je me suis borné à reproduire les paroles de celui qui me dictait. .
Mais si tout le monde avait dit qu’il n’avait pas passé par le pays des Sultans, je n’aurais pas cru le contraire ; et, au cas où le chrétien lui-même me l’eût affirmé, je l’aurais pris pour un menteur. Car ce qui doit être s’impose nécessairement à l’esprit, tandis que l’invraisemblable est nécessairement rejeté. Du moins, en ce qui me concerne, c’est ainsi.
Mais, vous autres, vous tenez tout cela pour faux, et vous croyez que, de Tombouctou, cet homme peut vous nuire à Hamda-llahi. Les Anglais, – de par-delà le Gharb tout entier, l’Afrique tout entière, la Syrie et Constantinople -, viendraient razzier Tombouctou ?…
Vraiment, mon étonnement est sans borne, quand je considère l’intelligence de ceux qui ne sont pas arabes !
A propos, ne va pas croire que je m’excuse en rejetant le mensonge ou l’erreur sur celui qui m’avait dicté ma première lettre, car, sache-le, il n’a pas menti et ne s’est pas trompé. C’est pour lui que j’étudie à fond tes réponses, car, pour moi, cela n’aurait pas d’intérêt.
Je te dis donc :
O Fulân, sache que nous n’avons pas eu, en prenant la défense de ce chrétien l’intention de porter le trouble dans ton âme. Celà, nous ne le voulons ni ne l’acceptons. Nous n’avons pas, non plus, cherché un prétexte pour te combattre. Celui que nous avons combattu, c’est le chrétien infidèle qui faisait la guerre à Dieu et à Son Envoyé. Voilà la guerre que nous avons héritée de nos pères et de nos aïeux. C’est notre Dieu qui nous pousse. à la faire et qui nous a promis de nous en récompenser dans l’autre monde. _Aussi, je te dis :
O amirou ! que Dieu améliore ton cœur et redresse ta langue !
La meilleure des paroles, c’est la plus sincère, et la pire des actions, c’est la plus sotte.
Qu’attends-tu donc de ton attitude vis-à-vis de ce chrétien qui n’est même pas suspect ? Pour ma part, je sais et je crois que tu feins d’ignorer le Droit qui le concerne, mais qu’en réalité tu n’en ignores rien :
TU NE CONVOITES QUE SES BIENS.
J’ai entendu dire que quelques fous, comme Ahmed le tîdjâni, et quelques Kounta t’ont raconté qu’il avait avec lui quarante caisses pleines d’or, d’argent et de pierres précieuses. Tu as cru ce mensonge. Or, il n’avait que quatre caisses. Il m’en a donné deux et il a gardé les deux autres. Est-ce là la fortune de Qârûn ? [10].
Il est mon hôte ; il m’a demandé protection et je la lui ai accordée. Penses-tu que je vais l’abandonner à
Kârour, pour qu’il l’emprisonne et qu’il le dépouille ? Crois-tu qu’il me soit possible, moi vivant, tant que je peux voir et entendre, de le laisser traiter comme s’il était l’hôte de Mohammed Dadab ou de Mohammed Saydou ?
Par Dieu, je ne l’abandonnerais, ni à notre Sultan Moulay Abd-er-Rahmân (que Dieu lui donne la victoire !) ni au Sultan de la terre, le sultan Abd-ul-Madjid (que Dieu le protège !).
Tu ferais mieux de m’écrire – à moi qui suis ton frère en religion, et de bon conseil – plutôt qu’à ton frère Kârour, ou qu’à ton ennemi Mohammed Saydou, ou qu’à ton fou de Tidjâni.
Tu me dis de tuer cet infidèle ? Mais, si ce meurtre avait été obligatoire ou seulement recommandable, tu m’aurais trouvé plus empressé que toi à le commettre…. à moins que tu ne sois plus empressé que moi à obéir à Dieu. Naturellement, s’il est interdit (harâm) ou détestable (makrûh), je te fais savoir et je t’apprends que je ne te suis pas dans le mal et dans le péché, lorsqu’il s’agit de moi-même et de mon hôte.
D’ailleurs, quand tu as su que ce meurtre était interdit (harâm), tu a pris conseil de Hammâdi [11] et de Mohammed Saydou, et tu t’es contenté de nous demander de combattre à tes côtés. Mais notre esprit et notre cœur t’ont repoussé.
Et puis, combien d’infidèles dont le meurtre est interdit, et combien de croyants dont la mise à mort est licite ou obligatoire ?
Tout ceci, d’ailleurs, est traité en détail dans le Livre Divin et dans la Sunna de notre Prophète.
Mais je crois que vous autres, Peuls [12], vous ignorez tout cela… Si vous m’aviez demandé une consultation juridique (fatwa), je vous l’aurais accordée, et si vous m’aviez prié de vous instruire, je vous aurais renseignés. Mais, quant à me rendre responsable de votre ignorance du Droit et de votre injustice, cela : non, non et non !
Tu me parles du « chrétien infidèle qui combat Dieu et son Prophète » :
Certes, j’en jure par ta religion, ce chrétien-là est un vrai chrétien, plus attaché à sa religion que vous ne l’êtes à la vôtre, et qui, lui, au moins, ne confond pas sa foi avec une autre.
Cependant, notre homme ne combat ni Dieu ni Son Prophète ; il n’est pas venu se battre, et il n’a pas laissé les siens en état de guerre. Aussi, l’action en justice intentée contre lui met-elle son auteur dans la nécessité d’en demander pardon… A moins que vous n’ignoriez le sens de l’expression : « combattre Dieu et Son Prophète » ? Il s’agit de celui qui fait la guerre à l’envoyé de Dieu, à cause de l’islam, et que combat, à son tour, le Prophète, parce qu’il ne croit pas à Sa mission.
Quand tu dis : « cette guerre que nous avons héritée de nos pères et de nos aïeux, etc… », je ne t’objecte rien d’autre que l’odeur d’insinuation que je sens sur ce point, relativement à tes ancêtres. Comme si tu avais pu en hériter depuis si peu de temps, depuis quelque trente ans !
En vérité, ceux qui l’ont tenue de leurs pères et de leurs aïeux, ce sont les descendants des Qorayshites et de Hâchim : comme Moulâ-na Abd-er-Rahmân, qui est en paix avec les Anglais depuis cinq cents ans et plus, et comme le Sultan Abd-ul-Madjîd. Nul ne connaît mieux qu’eux la question du djihâd, aussi bien personnellement qu’en ce qui concerne les ancêtres. Ils connaissent, eux, les conditions du djihâd.
Cet Anglais isolé, tout seul, est venu, avec confiance, du pays de la confiance : il n’y a pas de djihâd avec ou contre lui.
Et puis, les gens du djihâd, ce sont les Arabes, ou, à défaut, les hommes d’autres races qui ne sont pas des Noirs. Quoique, pour aucun, il n’y ait d’interdiction ; le djihâd est valable pour les Blancs comme pour les Noirs. Il faut seulement que l’imam soit arabe, et encore pas n’importe quel arabe ; il doit être Qorayshite.
Je ne veux pas dire par là que vous n’ayez pas le droit de faire le djihâd ; je prétends seulement qu’il ne vous est pas réservé, qu’il y a d’autres gens que vous pour le faire, et qu’enfin s’il y avait eu djihâd contre ce chrétien, il ne serait pas arrivé jusqu’à vous : il eût été massacré par plus nombreux et plus puissants que vous. .,.
Enfin, ce chrétien n’est pas un guerrier, je l’ai déjà dit, et il n’appartient pas à une nation guerrière. Il n’y a pas de djihâd contre lui.
Conservez donc votre djihâd pour les guerriers et préparez-le contre eux.
Car, c’est moi qui vous le dis, si votre djihâd était de source divine. il serait conforme à la Sunna du Prophète ; et si vous suiviez la Sunna du Prophète. vous m’auriez consulté à ce sujet.
Mais tu ignorés tout de la Sunna. D’ailleurs, si quelqu’un d’entre vous prétend la connaître, ce n’est certes pas votre chef, et ce prétendu savant le trompe, comme il ment à Dieu et à Son Prophète.
Au reste, ce qui montre bien cette ignorance et cette imposture. c’est la façon dont vous avez pris quelques versets du Coran, pour en altérer l’ordre et en déformer le sens. Et vous avez agi de même pour les hadîth, dont vous ne citez pas un seul qui soit authentique.
Je vais tâcher de vous expliquer tout cela. s’il plaît à Dieu.
Tes ‘uléma eux-mêmes, o amirou, t’ont trompé ; ils se sont couverts de honte et t’ont déshonoré. C’est au point que ce chrétien a bien compris que vous ne connaissiez ni votre Livre Saint, ni la Sunna de votre Prophète. Car les versets du Coran que vous avez cités ont été révélés au sujet des hypocrites qui s’étaient alliés, dans une guerre. aux juifs des Benê-Nadhîr et des Benê Qoraydha.
Voici le passage du Coran [13] :
« n’as-tu pas vu ces hypocrites, qui disent à leurs « frères » à ces infidèles parmi les gens des Écritures :… etc. »
Je cite encore (toujours à propos des hypocrites) :
« n’as-tu pas vu ceux qui se sont alliés à un peuple que Dieu a châtié ? [14]. Ils ne sont ni des vôtres, ni des leurs etc. »
Eh bien, c’est au sujet de ces hypocrites-là et de ces juifs-là que ces versets ont été révélés.
Dieu Très-Haut a interdit semblables errements aux croyants d’entre les Aws et les Khazradj, car une partie des Juifs était alliée aux Khazradj, tandis que l’autre était alliée aux Aws. Le chef de ces hypocrites était Abd Allah ibn Obayyi le Khazradji. C’est lui qui conclut cette alliance avec les Juifs, qu’il demanda au Prophète de laisser vivre. Il dit qu’il en avait 400 porteurs de cuirasses et 700 sans cuirasse. Et il ajouta : avec eux, je combattrai les rouges et les noirs [15] ; ils seront fauchés entre une aurore et un lever de soleil. Et certes, je suis un homme qui craint le mal ».
Alors, Dieu révéla le verset suivant : « ils disent : nous avons peur que les vicissitudes du sort ne nous atteignent… » [16]. Et voici qu’une partie des Khazradj rompit son alliance avec un nombre d’alliés égal à celui qu’avait réuni Abd Allah ibn Obayyi. Et celui-ci dit au Prophète : « je me retire de leur alliance et je reviens à Dieu, à son envoyé et aux croyants ».
Dieu révéla ce qui suit, pour lui et pour ceux qui suivent son exemple :
« LES PARTISANS DE DIEU SERONT LES VAINQUEURS. »
Bien entendu, ce que Dieu défend, c’est l’alliance avec les infidèles, — et, par alliance, il faut entendre : aide et protection —, dans la mesure où elle est dirigée contre les croyants [17].

Tiré de:
Sur quelques textes arabes provenant du Soudan (région de Tombouctou)
Par Lieutenant Vincent Monteil (septembre 1853) »

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